Mustapha Kharmoudi : La Maîtresse d'école (1)

C'était à la fin des années cinquante, le Maroc venait d'accéder à l'indépendance. J'étais écolier au fin fond de ma campagne, une région isolée, très loin de tous les centres urbains. Aujourd'hui encore, lorsque l'on veut se moquer des ruraux, on dit qu'ils viennent de mon bled perdu. J'habitais une maison entourée d'une haie infranchissable de cactus qui protégeait nos deux huttes. Nous étions très pauvres, mais en ce temps-là je ne le savais pas vraiment : la plupart de nos voisins vivaient dans les mêmes conditions que nous.

C'était la troisième année de ma scolarité et j'avais toujours le même maître d'arabe : un imbécile, un salopard. C'était un inculte. Quand il tombait sur une question ardue de grammaire, et Dieu sait combien la langue arabe a la grammaire vicieuse, il nous faisait voter. Si une majorité nette se dégageait, il optait pour son choix ; s'il y avait égalité, il en concluait que les deux cas de figure étaient valables.

Moi je le haïssais. Non pas parce qu'il n'était qu'un réciteur du Coran, non, beaucoup d'instituteurs de l'époque étaient dans son cas, et le jeune État marocain recrutait à tout va pour faire face à un afflux massif d'enfants vers l'école publique. Combien de maîtres savaient-ils à peine lire et écrire ? Moi-même j'avais de l'admiration pour ceux d'entre eux qui apprenaient en même temps que leurs élèves.

Nous n'avions qu'une seule classe construite par les Français, avec ses tuiles, ses tables penchées et ce merveilleux emplacement de l'encrier. Ah, l'encrier ! L'État nous fournissait gracieusement l'encre noire, mais le maître la revendait pour son propre compte. Je me souviens que, à la fin des cours de français, certains élèves buvaient leur restant d'encre. Et quand le maître s'en apercevait au contrôle des langues, il les fouettait violemment car ça lui faisait un manque à gagner.

Oh, à l'époque, la classe était deux fois double : la matinée pour la première et seconde année, et l'après midi pour la troisième et quatrième année.

J'avais huit ans mais dans ma classe certains élèves en avaient dix-huit. Oui c'est ça, certains avaient dix-huit ans ! Quand il pleuvait dans ce trou-là, la terre devenait boueuse. Elle était très fertile, et l'absence de route la rendait impraticable, tout au moins pour les petits de mon âge. Ainsi, aux récréations, certains élèves me portaient sur leurs épaules pour m'éviter de m'embourber.

J'étais le plus jeune mais toujours le premier de la classe. Et tous les élèves étaient adorables avec moi. Quand je me disputais avec quelqu'un, mon frère aîné me dissuadait d'en parler à mon père, car mon père, disait-il, était capable de tuer un homme ou un enfant pour moi. De toute façon, je n'avais pas besoin de rapporter quoi que ce soit à mes parents, vu que ceux qui me cherchaient des poux à cause de mon caractère colérique se retrouvaient souvent face à vingt gaillards. Sans oublier mon vigile de frère que mon père tenait pour personnellement responsable de tout ce qui pouvait m'arriver. Je me souviens que, au moindre retard à l'école publique ou à l'école coranique, mon frère était battu, très violemment battu. Une fois, nous racontait ma mère, mon père avait failli le tuer. Moi, j'avais très peur de mon père même s'il n'avait jamais porté la main sur moi. Jamais, jamais, pas la moindre gifle.

D'ailleurs, pour marquer son attention à mon égard, mon père avait fait attendre mon frère pour nous scolariser en même temps. Mon frère avait deux ans et demi de plus que moi, mais pour mon père, c'était plus pratique ainsi.

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