Mustapha Kharmoudi : La Maîtresse d'école (2)

Voilà, on venait d’avoir, cette année-là, une nouvelle maîtresse de français, c’était une Française, elle s’appelait Mademoiselle Marchand, elle avait écrit son nom au tableau et nous avait expliqué la signification du mot « marchand ». Nous avions rigolé ; j’avais ri et lui avais dit que mon père était marchand de légumes. Marchand de légumes dans les souks des alentours. A l’heure de la récréation, les grands avaient décidé de l’appeler « Mademoiselle marchand de légumes », ils trouvaient cela amusant.

Je ne me rappelle plus combien de temps elle était restée dans notre école, seulement, j’ai le vague sentiment qu’elle était repartie aussi vite qu’elle était venue. Quelques mois, peut-être même quelques semaines. Il m’arrive encore de me demander par quel hasard on avait nommé une jeune demoiselle dans une école au bout du monde, coupée de tout. Venait-elle de Paris ou de Bordeaux ? Elle allait nous quitter au bout de quelques temps, et ne plus jamais donner signe de vie, à cause d’un incident me concernant.

Nous avions deux maîtres : l’imbécile pour la langue arabe et la belle demoiselle pour la langue française et les mathématiques. Elle était belle, en tout cas, dans mes souvenirs, elle est restée la jeune fille la plus belle que j’aie jamais vue. Elle portait souvent une chemise blanche avec un col à froufrou, les boutons étaient marrons, marron clair, ils m’impressionnaient, je pouvais les fixer pendant tout le cours. On lui faisait beaucoup de misère, mais elle était toujours souriante et si gentille même avec les cancres et ceux qui disaient des mots d’une immense vulgarité en arabe. Même moi, il m’arrivait de rire à cause de l’ambiance. Certains pissaient juste devant le tableau avant son arrivée.

Une fois, quelqu’un lui avait mis dans le tiroir de son bureau une petite couleuvre. Oh, rien qu’une couleuvre tout ce qu’il y a d’inoffensif, et en plus on lui avait cousu la gueule. A sa vue, Mademoiselle Marchand était tombée dans les pommes, on avait dû appeler le maître d’arabe qui s’occupait à ce moment-là comme tous les jours de son potager. Il l’avait alors transporté chez lui, sa maison de fonction jouxtait notre classe. Les grands disaient qu’il allait la défoncer et j’avais honte de ce qu’ils disaient. Comment était-il possible qu’un homme gras et grand puisse attenter à la beauté innocente de la jeune fille ? me demandais-je. Mais c’était idiot de ma part, car le maître d’arabe était marié et son épouse habitait avec lui.

Ce jour-là, Mademoiselle Marchand avait une jupe bleue avec des tâches blanches. Peut-être étaient-ce des fleurs ? Je ne me souviens plus. Je sais que c’est idiot de raconter une histoire qui plus est vieille de presque cinquante ans en décrivant la jupe et la chemise. D’autant que je ne suis même pas sûr qu’elle était habillée ainsi. Elle devait bien avoir d’autres habits et d’autres coloris, mais c’est ainsi qu’elle est restée gravée dans ma mémoire, comme si elle n’avait jamais été habillée que de cette chemise blanche et de la jolie jupe bleue, avec des fleurs blanches. Fleurs ou pas fleurs, qu’importe.

Par la suite, la laissant chez lui, le maître d’arabe était revenu nous libérer non seulement de la suite du cours de français, mais aussi de son propre cours. La plupart des élèves étaient aux anges. Enfin l’air libre, ils allaient pouvoir s’adonner à leurs jeux virils ou à la chasse aux oiseaux : nous réservions le plus clair de notre temps libre à cette passion. On attrapait tout : les moineaux, les rouge-gorge, les chardonnerets, les alouettes. On remédiait ainsi au manque cruel de viande.

Ce jour-là, en rentrant vers le douar, mes cousins laissaient libre court à leurs fantasmes. Ils parlaient du gros sexe du maître et du tout petit vagin de la maîtresse ; ils essayaient de décrire comment il allait la déchirer et qu’elle allait certainement en mourir tellement il était viril et brutal. C’étaient des imbéciles, je savais qu’ils déliraient comme ils le faisaient souvent, mais j’étais vexé par leurs abjections. Je leur avais dit qu’ils ne seraient rien de plus que des bergers, et j’allais avoir l’occasion de vérifier mes dires plus tard.

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