Mustapha Kharmoudi : La Maîtresse d'école (3)

Pendant les cours de français, Mademoiselle Marchand distribuait des bons points pour nous encourager. On s’appliquait tous et je raflais la moitié des bonbons. A la récréation, tous les grands se battaient pour me porter, même quand il n’y avait pas de boue. Ils en profitaient pour me délester d’une partie de mes gains. Par la suite, au moment de quitter la classe, mon frère récupérait les bonbons car nous devions en porter à notre mère qui raffolait des bonbons de Casablanca. C’étaient des bonbons de Casablanca.

Mais le maître d’arabe avait eu vent de cette affaire de bonbons, et décidé de tout récupérer. Cet homme odieux n’avait même pas d’enfant à qui les donner. Un jour, il nous avait annoncé qu’il nous était interdit d’avoir des bonbons, et qu’il nous était interdit d’en parler à la « chrétienne ». Il ne nommait jamais Mademoiselle Marchand, il ne disait même pas la Française. Il se contentait du mot « chrétienne », terme péjoratif pour nous à l’époque. Et pour prouver sa détermination, il avait enjoint à un grand gaillard nommé Bouchaïb de nous fouiller. C’était un cancre, un nul, même en arabe, et ce satané maître n’avait rien trouvé d’autre que le dernier de la classe pour nous soumettre à ces fouilles humiliantes. Quand il trouvait un bonbon dans ma poche, Bouchaïb jubilait, on aurait dit que je l’avais volé.

Tous les jours, pendant le cours de français, il tenait la comptabilité exacte des prises. J’étais profondément vexé, alors je m’étais mis à manger les bonbons en cours de français, et j’en distribuais aux autres, qui se dépêchaient eux aussi de les croquer ou même de les avaler intacts. J’en distribuais surtout à mon frère et à mes cousins. Ils étaient nombreux. Il me fallait sans cesse me rappeler des tours des uns et des autres, car, sur le chemin du retour au douar, ça devenait pénible, on se disputait tout le temps.

La maîtresse avait fini par s’apercevoir de notre manège, et m’avait donné une petite punition. Il fallait recopier cent fois je ne sais plus quelle phrase ; le problème était que je n’avais pas de feuille, et mon père refusait de nous fournir plus que le minimum nécessaire. La punition s’était transformée en une plus grande encore. Et ça devenait tragique pour moi, je ne voulais pas de conflit avec ma maîtresse. Heureusement ma mère avait vendu une poule pour m’acheter un cahier à l’insu de mon père, et j’allais aisément régulariser ma situation.

Mais Mademoiselle Marchand s’était doutée de quelque chose, et m’avait retenu en classe pour me tirer les vers du nez. Avant de sortir, mon frère m’avait mis en garde, il ne voulait pas se retrouver à payer les pots cassés à ma place. Evidemment il n’était pas question pour moi de lui dévoiler quoi que ce soit du drame que je vivais à cause de ce bâtard de maître d’arabe. C’était une affaire entre Marocains, elle était française. Le maître d’arabe nous disait qu’il avait été résistant, je comprenais qu’il avait déjà tué des Français, et je n’étais pas disposé à le laisser mettre fin aux jours de ma maîtresse de français. Bien plus tard, j’allais découvrir qu’il n’avait été d’aucune résistance et qu’il s’était contenté, durant la guerre d’indépendance, d’enseigner - je devrais dire « faire réciter » – le Coran à des enfants de paysans dans sa région natale en haute montagne. C’était un menteur. Petit à petit je m’étais mis à me désintéresser de la langue arabe, et à tomber amoureux de ma maîtresse et de la langue française. Toutefois, je restais le premier de la classe en arabe aussi.

Un jour, la maîtresse nous avait lu un poème de Victor Hugo, je connaissais l’auteur car j’avais lu, dans le manuel scolaire, un de ses textes que j’avais beaucoup aimé. C’était un texte court, je l’avais appris par cœur tellement je le trouvais touchant, il s’intitulait « Cosette » et ne faisait pas plus de vingt lignes. Le poème et la voix de la lectrice m’avaient envoûté. En vérité je ne comprenais rien du tout, tout comme l’ensemble de mes camarades, mais Mademoiselle Marchand le lisait d’une voix si douce et si tremblante qu’on en frissonnait. Comme toujours, j’étais au premier rang, je la voyais brusquement conclure par ce petit vers «Et l’aigle baissa la tête » qui allait me poursuivre jusqu’à ma mort. Elle lisait le poème et des larmes envahissaient ses yeux verts, elle avait les yeux verts. La lumière du soleil, se réfléchissant dans ses larmes, donnaient à ses yeux une lueur rougeâtre. Je me souviens que j’avais eu peur, mais c’était le chagrin qui l’emportait. Je pleurais à chaudes larmes et, après son explication, j’avais décidé de vouer une haine inextinguible aux Russes.

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