Mustapha Kharmoudi : La Maîtresse d'école (4)

A cause de cette affaire de bonbons, ma relation avec le maître d’arabe allait immanquablement se dégrader. Tous les élèves le craignaient. En somme ce n’était qu’un homme ordinaire : brutal comme l’étaient les hommes de son époque, et nous n’étions que des enfants, toujours dans la crainte de la violence des adultes. Nous vivions dans une région où la violence était fréquente. Il m’était même arrivé de voir un homme revenir calmement, son fusil à la main, juste après avoir tué un rival pour une jeune fille.

Ma mère était constamment terrorisée par cette peuplade qu’elle trouvait trop barbare à son goût, bien que mon père n’eut jamais porté la main sur elle. Elle nous disait toujours de nous éloigner dès la moindre altercation. J’aimais vraiment ses conseils, tout le contraire de mon père et de mon frère aîné qui avaient un penchant certain pour les mêlées bestiales.

Le maître était donc brutal, mais je ne le craignais pas : mon père lui avait dit qu’en cas de problèmes, il fallait juste punir mon frère, pas moi. Mon père avait été assez explicite, cela m’autorisait à quelques dérapages, mais, en général, je préférais rester loin des conflits inutiles. De toute façon, j’étais insensible au jeux virils et absurdes des autres élèves, je n’aimais ni leur brutalité ni leur vulgarité. Je restais souvent seul, éloigné des groupes, avec un livre. Les livres étaient plus rares encore que la viande.

Mais là, allez savoir, j’avais perdu ma retenue, je devenais de plus en plus arrogant et provocateur. Il me menaçait, mais il ne passait jamais à l’acte. Il prenait n’importe quel prétexte pour fouetter mon frère, parfois jusqu’au sang, et mon frère se fâchait contre moi, mais j’étais décidé à ne rien céder. De temps en temps, il faisait semblant d’oublier le ramassage des bonbons mais ce satané Bouchaïb le lui rappelait immanquablement, et je le voyais s’y plier de mauvaise grâce. Et je persévérais dans mes provocations.

Un jour, nous étions en train de réciter le coran. Que ce soit dit au passage, cet ignorant ne nous avait jamais expliqué une seule phrase du texte coranique. Il fallait apprendre par cœur, c’est tout. Nous devions donc réciter la sourate d’Abraham, le patriarche, le fondateur du monothéisme sémitique comme nous le content les vieilles légendes. Aujourd’hui encore je garde une grande tendresse pour cette sourate. A l’époque je la connaissais par cœur, je fréquentais l’école coranique du douar en marge de l’école publique.

Il nous interrogeait, il avait un bâton à la main et les coups pleuvaient à la moindre hésitation. Il avait compris que nous avions presque tous une préférence pour la langue française, et que nous nous éloignions de plus en plus de l’Arabe qu’il nous disait l’unique langue parlée au paradis. Il disait que nous étions des traîtres. Déjà à huit ans on m’avait montré du doigt ; pour la suite de ma vie, cela m’avait servi de vaccination contre les accusations les plus viles. J’étais le meilleur élève en cours de français, forcément, nous traiter de traîtres, c’était me désigner au lynchage en premier.

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