Mustapha Kharmoudi : La Maîtresse d'école (5)

Mais revenons à ces absurdes récitations et à leurs lots de punition. A un moment, le maître avait fait passer mon frère au tableau et l’avait roué de coups. Il faut dire que mon frère était radicalement réfractaire à l’apprentissage du Coran, allez savoir pourquoi. Il préférait recevoir des coups plutôt que de consacrer une heure par jour pour apprendre. Pendant qu’il recevait sa correction, il me regardait avec rage. Alors, j’avais eu peur de son regard. Lui, c’était tout pour moi, il me portait même mon cartable quand je le lui demandais. Il était meilleur chasseur que moi, et il me fournissait régulièrement des petites rations de viande les jours maigres. Les jours maigres étaient les plus nombreux dans notre vie de l’époque.

Alors, de rage, je m’étais levé et allé droit au tableau. J’avais demandé au maître de m’interroger à la place de mon frère. Il avait cédé après une petite hésitation. Il s’était mis en position de me frapper. J’avais récité la sourate d’Abraham d’une seule respiration, dans un silence total. Il m’avait demandé de réciter une deuxième sourate, celle de la semaine précédente, et je n’avais fait aucune erreur. Y compris pour celle de deux semaines plus tôt. Puis, j’avais décidé d’aller plus loin, et sans qu’il m’ait demandé quoi que ce soit, je m’étais lancé dans la récitation de la sourate de la semaine à venir.

Désespéré, il avait tenté de me faire reprendre la phrase où je sautais un mot. Tous les jeunes de mon âge le sautaient, il signifiait « baiser » en langage populaire, je n’osai pas le répéter devant un adulte : les autres élèves se seraient moqués de moi pendant des semaines. J’aurais été la risée des enfants de mon âge et des enfants des âges supérieurs. Nous nous mélangions en ce temps là sans distinction de génération.

Mais il insistait et je maintenais mon refus. Il s’était fâché et m’avait dit que je n’étais qu’un âne ; j’avais répondu qu’il n’y avait pas d’âne aux oreilles aussi longues que les siennes : naturellement la punition s’était abattue sur moi avant même que je n’eus fini l’insulte. Cruelle et impitoyable !


En fin de journée, ce jour-là, mon père était revenu de son souk plus tôt qu’à l’accoutumée. D’habitude j’avais à peine le temps de le voir que je devais me coucher. Là, il faisait encore jour, j’étais torse nu, ma mère avait essayé de me soigner, mais j’avais refusé : je voulais que mon géniteur pût voir à quel point j’avais été meurtri par ce bâtard de maître d’Arabe.

A ma vue, mon père avait eu l’air terrifié, il m’avait pressé de questions, mais aucun mot ne sortait de ma bouche, à part des sanglots et des gémissements. Heureusement, mon frère avait su lui relater mes misères, et l’injustice qui venait de me frapper.

Mon père n’aurait jamais levé le moindre petit doigt s’il s’était agi de mon frère. Et mon frère, lui-même, ne parlait jamais de ses punitions à mon père. C’était normal. Mais là, ils étaient tous révoltés qu’on eut pu me toucher. Je me sentais terriblement humilié et en même temps heureux d’être pris en pitié par les miens. Au moins j’allais avoir droit à quelques rations supplémentaires en nourriture comme quand je tombais malade.

Mon père m’avait mis tout nu sans précaution pour mes blessures, il était entré dans sa hutte et en était ressorti avec son fusil. De loin, les gens de notre douar comprenaient le drame en train de se jouer devant eux. Nous marchions vers l’école, mon père avait le bras droit levé portant haut le fusil. Cela signifiait qu’il ne fallait pas s’en approcher, et qu’il allait tuer quelqu’un.

Quelques hommes avaient vaguement essayé de mesurer la détermination de mon père. Il avait alors tiré un coup de feu en l’air, et ils s’en étaient allés sans demander leur reste. Un homme à cheval s’était dépêché d’alerter le malheureux maître qui tripotait son potager. Il s’était immédiatement barricadé, et n’allait plus mettre le bout de son nez dehors. De sa maudite maison, personne n’avait plus donné aucun signe de vie.

Mon père m’avait ordonné de m’asseoir, et s’était assis à dix pas de moi. Avait-il peur que le maître ne répliquât à son tour et ne me touchât par ses tirs ? Au bout d’une demi-heure, Mademoiselle Marchand était sorti de sa petite maison. Elle nous avait vus, hésité un court instant, puis elle avait semblé me reconnaître. Elle s’était gaiement avancé vers nous, et avait fini par m’appeler avec des signes de ses deux bras, comme lorsqu’elle accompagnait ses lectures par des mimiques. Mon père l’avait d’abord observée étrangement, puis il s’était levé et l’avait visée de son fusil. Elle s’était instantanément immobilisée et s’était mise à supplier mon père en français. Mon pauvre père ne savait pas un triste mot de la langue de Molière à part quelques noms de légumes et de fruits qu’il prononçait avec un fort accent qui les rendaient méconnaissables. Mon père savait-il au moins que nous avions une maîtresse française ? Cela en disait long sur l’écart qui nous séparait. Il n’avait aucune animosité à l’égard des Français, et il ne visait Mademoiselle Marchand que parce qu’il pensait qu’elle était de la famille de ce tortionnaire de maître.

J’étais terrorisé, je m’étais mis à hurler de tous mes poumons, je suis sûr qu’on avait dû m’entendre de loin. Je lui disais de s’en aller, de s’enfuir. Je ne connaissais pas assez de mots pour lui faire comprendre qu’elle devait prendre ses jambes à son coup et s’éloigner. Le langage des gestes aidant, elle avait fini par rebrousser chemin et courir vers chez elle. Mon père avait volontairement attendu qu’elle fut derrière sa porte pour tirer en sa direction. L’impact était resté plusieurs mois après le drame.

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