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Patrice Llaona : L'ode aux arbres

Est-ce clairière, ces lignes clairsemées ? Ou faut-il y mettre un peu de fouillis, un peu d'encombre d'arbres tombés, ou de toutes sortes de choses, des plus hétéroclites ? L'arbre doit-il cacher la forêt ? Buissons de mots ! Parler d'arbres, et aboutir à une clairière de la langue ! Il est vrai que nous ne sommes pas en forêt, que les arbres sont sagement alignés, disposés poliment. Peut-être, au début, la ville naquit des grands déboisements de terrain, de la grande clairière venteuse créée par les hommes à coups de hache ! Mais une clairière, c'est l'absence d'arbres --c'est clair ! Un encerclement clair ! Et qu'y vient faire la ville noire avec ses forêts de mâts, de tuyaux, de tours ? Il ne reste plus grand chose de la terre première, du terreau nocturne où se fécondent et poussent les graines, les plantes, les arbres. Et dans ces paragraphes rameux, dans ces rameaux de mots, que viennent faire les arbres ? Parler d'arbres, et laisser trop de silence au blanc. La feuille de papier née de l'arbre. D'abord, on ne comprendrait pas que les rues soient jonchées, envahies de souches, de troncs, de branches, de meli-mélos de feuillages où piquent les étoiles, les étincelles de pierres, les feux du soleil, les lances de la pluie. Cela ferait joli, ça rafraîchirait la vue des avenues, mais ça ne serait guère pratique, non ? Ah, voilà, je n'ai pas su d'abord y mettre assez de vert, assez de feuilles, de mots qui sont moins encombrants, mais tout aussi vivants et redoutables. Il faudrait que, comme au théâtre, elles applaudissent, elles battent des mains, les feuilles. Mais où sera le rideau rouge ? Soleil couchant dans les cintres et les voiles des nues. Et qui frappera les trois coups pour cette apothéose ? Il me semblait que les arbres mettaient un peu d'ordre à eux dans les rues, mais je ne sais plus qui est spectateur, d'eux ou de nous. On a bien du mal à faire des feuilles, nous autres.

[suite]

Cadastres © Editions Cêtre

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