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Jean-Claude Walter : photo de classe

De ce côté c'est la route, large, sinueuse, qui descend doucement. De l'autre, le chemin qui se jette dans la combe, ses ornières, ses pierres qui roulent sous le ciel, sa raideur. Tu choisis, selon l'horaire, car il te faut bien dix minutes jusqu'à l'école. Mais tu as vite fait de lâcher Mona, dans ta course, pour rejoindre les copains.

Tu ne veux pas être vu avec elle. Tu ne sais quelle gêne te prends, lorsque tu es à son côté. Dans le village, ou à l'école, tu as l'impression que chacun peut lire ce qu'il y a entre vous. Ce secret que tu défends, et dont tu ne saurais définir la portée... Quelle colère t'ébranle, quand elle est avec toi, sous le regard des autres ? Tu la veux hors d'atteinte, invisible, et qu'elle n'existe que pour toi, toi et elle, seul tous les deux dans votre royaume inaccessible...

Alors, quand le photographe s'en vient de Ribeauvillé, pour les photos, cela devient un drame. Frères et soeurs posent ensemble... Toi, avec Mona ? Jamais ! Tu refuses, trépignes, tournes le dos. Tu te rues au fond de la classe, quand tu sens monter ta fureur, en même temps que tes larmes, et que maître Schaller tranche d'un ton sec :

"Eh bien, vos parents se passeront de photo !»

Aussitôt, tu éprouves la chaleur d'une paume dans ta main, et Mona te guide sur le lieu du supplice. Elle te prend, te tire, te place : épaule contre épaule, ses doigts toujours à ton poignet, comme un talisman. Le barbichu en veston noir n'a plus qu'à appuyer sur le bouton. Mais la colère te reste, en boule dans la gorge, avec cette question : et si tout le monde, maintenant, savait ?

Mona a ce rire clair, joyeux, qui dissipe en un instant ton inquiétude. Et vous sortez en récréation, chacun de son côté.

[suite]

Les étincelles noires © Gérard Louis éditeur (F. 54740 Haroué)                

 

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